
Économie bleue et privatisation de l’Océan : entre inégalité d’accès et illusion de durabilité
L’océan, longtemps perçu comme une frontière naturelle indifférente aux dynamiques humaines, est devenu un espace stratégique majeur du XXIᵉ siècle. Il concentre une part décisive des flux commerciaux, énergétiques, environnementaux et financiers mondiaux. Cette mutation n’est pas neutre : elle structure désormais des rapports économiques, géopolitiques et juridiques dépassant largement les zones côtières. Au cœur de cette transformation : l’« économie bleue », présentée comme un levier de transition écologique mais recouvrant une constellation d’activités hétérogènes : pêche industrielle, transport maritime, extraction offshore, énergies marines, câblage sous-marin, tourisme littoral, biotechnologies.
Souvent assimilée à l’économie verte, elle est créditée d’une vertu écologique que rien ne garantit. Ce glissement sémantique masque une réalité économique dépourvue d’exigence normative de durabilité. Elle désigne avant tout un espace d’activité, non un cadre juridique contraignant. C’est dans cet écart entre rhétorique et réalité que s’imposent des dynamiques de concentration et de privatisation de fait des espaces marins, au bénéfice d’un nombre restreint d’acteurs.
Les données du programme Ocean 100 sont révélatrices : cent grandes entreprises captent près de 60 % des revenus des huit secteurs clés de l’économie maritime mondiale. Cette concentration confère à quelques groupes un pouvoir économique et réglementaire dépassant celui de nombreux États, dans un espace encore faiblement régulé. Elle révèle aussi la dépendance croissante des politiques publiques à ces acteurs privés.
Parallèlement, la finance bleue s’impose comme une branche de la finance durable. Ses instruments, censés financer la transition écologique, reposent sur des garanties publiques et un reporting encore peu harmonisé. Cette financiarisation de l’océan n’est pas en soi problématique, mais elle soulève une question de gouvernance : sans cadre normatif robuste, ces flux risquent d’accentuer les asymétries existantes en consolidant la domination de quelques groupes transnationaux.
L’enjeu devient crucial à l’heure où la gouvernance océanique bascule. L’entrée en vigueur du Traité BBNJ et la 1ère COP de l’Océan, prévue en 2026, devraient renforcer les obligations de conformité et la cohérence des financements, en intégrant la dimension extra-financière dans l’évaluation des projets marins.
Le contexte politique demeure fragile : la gouvernance reste fragmentée entre juridictions, zones économiques exclusives et régimes sectoriels, alimentant de fortes inégalités d’accès au financement. Les États côtiers vulnérables et les communautés locales disposent rarement des capacités nécessaires pour émettre des instruments bleus ou négocier à armes égales avec les grands acteurs. Cette fragilité s’accentue par un angle mort persistant : l’eau douce, absente de la plupart des cadres de finance bleue, alors qu’elle conditionne directement la santé des écosystèmes marins. Son intégration dans les taxonomies vertes et bleues est indispensable à une régulation cohérente et crédible.
Alors que s’ouvre une séquence politique et financière décisive pour la gouvernance mondiale des océans, l’enjeu n’est plus seulement de verdir la finance, mais de repenser la structure même de l’économie bleue. Clarifier les responsabilités, encadrer la concentration et bâtir un socle normatif commun : telles sont les conditions d’une régulation à la hauteur d’un bien commun planétaire.
Jhannys KOUADOU
Université Paris-Saclay (étudiant)
Paris, France
